Helvetia
19. September 1992
L'Express
Neuchatel
Jean-Charles Abreu
LES KREUZIENS
L'unanimité silencieuse
Individualistes à tout crin, c'est l'anarchie du silence qui les a tentées. Depuis longtemps, chez eux, la majorité était silencieuse. Comme si chaque Kreuzien répugnait à mêler sa voix dans l'urne à celles de la masse. Mais cela ne l'empêchait pas d'exprimer son avis haut et fort, parfois même par voie d'affiche. Ce qui, depuis que chaque Kreuzien peut exercer la censure en fonction de son point de vue personnel, n'est plus possible.
Alors que certaines nations connaissent la dictature de la majorité silencieuse, les tribus kreuziennes, établies des vallées du Jura aux sommets des Alpes, sont allées plus loin dans cette voie, jusqu'à l'unanimité silencieuse.
Sans pour autant tomber sous une dictature. Tout au contraire. Individualistes à tout crin, c'est l'anarchie du silence qui les a tentées. Depuis longtemps, chez eux, la majorité était silencieuse. Comme si chaque Kreuzien répugnait à mêler sa voix dans l'urne à celles de la masse. Mais cela ne l'empêchait pas d'exprimer son avis haut et fort, parfois même par voie d'affiche. Ce qui, depuis que chaque Kreuzien peut exercer la censure en fonction de son point de vue personnel, n'est plus possible.
Tout avait commencé avec l'affaire dite «Zizi Jeanmaire», sans qu'elle concerne en rien la grande danseuse qui fut un petit temps vedette chez les Francs. Cette affaire fut déclenchée par le directeur d'une société d'affichage. Le premier, il décida de ne pas coller sur les murs une affiche représentant un officier supérieur qui aurait été dans le plus simple appareil, si son chef n'avait été recouvert de son couvre-chef.
Pouvait-on exposer sur les murs de la cité le zizi d'un homme aux regards des enfants? Notre directeur demanda conseil à la police, qui le lui déconseilla.
- Pas parce qu'il est nu, lui précisa l'agent qui devait être antimilitariste. Parce que c'est un colonel!
- Ça m'arrangeait, dit par la suite le directeur, une affiche comme ça, ça pouvait même aller dans la politique.
Tout le monde trouva tout cela si bien, que des colleurs d'affiches ne tardèrent pas à refuser de placarder qui des images en faveur d'un dentifrice («qui a un goût qui ne me plaît pas»), qui des declarations des princes en faveur de mesures qui ne leur convenaient pas. Après ce furent les journalistes qui s'abstinrent de mentionner les faits qui les contrariaient. Puis les maîtres d'école qui apprirent à se taire sur les mystères de l'orthographe, quand elle n'était pas leur fort. Les facteurs ne portèrent plus les paquets déplaisants à force d'être lourds, ni les lettres dont l'écriture leur paraissait désagréable.
On avait renoncé à prendre l'avis de la maréchaussée débordée. Chacun tranchait en son âme et inconscience. De jeunes médecins ne surent plus que le corps humain contenait un foie, parce que leur professeur n'aimait pas le foie. Des romanciers durent imprimer et vendre eux-mêmes leurs romans. Sinon, leur héroïne qui s'appelait par exemple Ophélie et qui se noyait, aurait dû se nommer Marie (à cause de l'imprimeur), épouser un charpentier (pour faire plaisir à l'éditeur) et mettre au monde un fils exceptionnel (ce qu'exigeait le libraire).
Et comme finalement plus personne ne communiqua ni ne se parla (ils avaient pris l'habitude de se boucher les oreilles quand on s'adressait à eux, de peur d'entendre ce qu'ils ne voulaient pas), leurs organes s'atrophièrent, et les Kreuziens devinrent sourds et muets. Ce dont profita un organisateur de spectacles, pour placarder sur tous les murs l'image d'un colonel nu, sans que nul ne pût protester.




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