Helvetia
13. September 1990
L'Hebdo
Jean-Claude Péclet
Un cri, des crimes
Pour que l'homme apprenne un jour à devenir responsable, Helnwein fouille à vif la mémoire de l'Europe.
«Les sous-fifres du nazisme se contentaient de résoudre des problèmes dans leur coin, sans se préoccuper du reste. Mais que faisons-nous aujourd'hui face à la menace de Saddam Hussein? Certains parlent d'envoyer des bombes, d'une intervention ciblée... Toujours la tentation de résoudre un problème. Techniquement, sans regarder au-delà.»
Dance of the Ape V
photograph, 1987
De Gottfried Helnwein, une image a fait le tour du monde: un crâne bandé, deux fourchettes aux pointes recourbées dans les yeux, la bouche etirée à l'extrême. Un cri dont l'écho paraît se répercuter à l'infini dans l'œuvre peinte et photographique de cet Autrichien de 42 ans, présentée un Suisse par trois expositions simultanées. Question inévitable: à quoi peut bien ressembler «en vrai» l'auteur d'autoportraits aussi morbides?
Dans les caves voutés du Musée de l'Elysée, la réponse est d'abord venue d'un petit bonhomme qui mettait avec papa la dernière touche à l'avant-vernissage. Ali Helnwein, 8 ans, arborait de vastes lunettes réfléchissantes violettes et un haut-de-forme cabossé à la Jean Valjean. Il respirait l'aisence curieuse d'un gosse que l'on a encouragé à vivre plutôt qu'à entrer dans un moule.
Le contraste saisissant entre ces deux visions permet d'entrer dans le travail d'un des artistes contemporains les plus originaux et les plus représentantifs du Vieux-Continent. Gottfried Helnwein est né à Vienne en 1948. Après la guerre, donc. Mais pas après le nazisme. Passé la débâcle, la mentalité totalitaire imprègne encore les comportements de la société. L'Autriche, «victime» de l'Anschluss, croit pouvoir faire l'économie d'un examen de conscience sur les événements monstrueux qu'elle vient de vivre: les coupables ne sont-ils pas les Allemands? A l'école, les élèves doivent serrer les genoux et tenir l'index sur les lèvres pour garantir silence et obéissance.
Punir, punir!: Des siècles d'une tradition religieuse poussée à son paroxysme par l'Etat fasciste. Quand, début des annees soixante, les adolescents laissent timidement pousser leurs cheveux et fredonnent les airs des Beatles, on les poursuit dans la rue pour leur jeter des cailloux, les battre parfois.
C'était hier, bien sûr. Mais les conséquences de cette époque continuent d'infléchir le monde. «Elle a crée des individus non responsables, c'est ça le plus grave», consiste Gottfried Helnwein. Cette fuite devant les responsabilités l'obsède, et personne ne l'incarne mieux que les anciens nazis - ceux qui «ne savaient pas», ceux qui se contentaient de faire leur travail dans leur coin, parfois avec talent, sans se poser de questions. Avec la naïveté décapante, spontanée qui l'habite, Helnwein est allé les voir.
Arno Breker holding a Picture of Joseph Beuys
silver print, 1988, 99 x 66 cm / 38 x 25''
«L'homme n'apprend pas de ses erreurs», conclut Gottfried Helnwein, et c'est pourquoi ses images continuent de choquer, de provoquer. Les portraits géants d'enfants - maquillés de blanc, mi-cadavres, mi-vivants - qu'il exposait à Cologne il y a deux ans pour rappeler la Nuit de Cristal de 1938 ont été cisaillés lau rasoir par des inconnus. Avec Arno Brecker, il a eu ce culot incroyable: il a placé un portrait de Beuys qu'il avait peint en 1983 dans les mains du vieil esthète nazi et la photographié ainsi. Brecker a baissé les yeux, mal à l'aise, en murmurant: «Je ne pense pas que Beuys aurait cru que cela arriverait un jour.» Beuys, le peintre d'avantgarde, mort, et lui l'artiste d'Adolf Hitler, désespérément survivant.
La chirurgie fait mal. L'œuvre de Helnwein est chirurgicale, au propre comme au figuré. Les froids instruments de métal plantés dans la peau fragile disent le risque constant de voir la violence l'emporter. «Les sous-fifres du nazisme se contentaient de résoudre des problèmes dans leur coin, sans se préoccuper du reste. Mais que faisons-nous aujourd'hui face à la menace de Saddam Hussein? Certains parlent d'envoyer des bombes, d'une intervention ciblée... Toujours la tentation de résoudre un problème. Techniquement, sans regarder au-delà.»
Gottfried Helnwein ne s'intéresse pas qu'aux anciens nazis. Il a rencontré et photographié Mick Jagger et les Stones (un rêve d'enfant realisé), Michael Jackson. «Je suis fasciné pas les clichés. Michael Jackson est un personnage totalement artificiel dans une culture basée sur l'artifice. Dans ce sens, il est beaucoup plus authentique aujourd'hui qu'aux débuts de sa carrière.»
Mais Helnwein lui-même, l'artiste aux multiples «performances» dont les œuvres se paient aujourd'hui cent mille francs et plus, ne risque-t-il pas de devenir un cliché lui-même? «A Vienne, ce risque existait, l'endroit est trop confiné. C'est une des raisons, pour lesquelles je détestais cette ville et l'ai quittée pour m'installer en Allemagne.»
Aujourd'hui - Gottfried Helnwein travaille aussi bien dans son atelier de Burgbrohl, entre Coblence et Bonn, qu'aux Etats-Unis. «Tout change, il faut penser vite.» Finie, l'époque où des «capitales» artistiques donnaient le ton, la période que nous traversons oblige à rester constamment aux aguets, à se remettre soi-même en cause. Et c'est peut-être ce que n'ont pas compris beaucoup d'artistes des pays ex-socialistes, est-allemands notamment, à propos desquels Helnwein lâche ce constat assez froid: «Ils sont aujourd'hui suspendus dans le vide. Mais je n'éprouve pas de sympathie particulière pour eux. On ne peut pas geindre que «ce n'est pas juste» quand tout un monde bascule et que ce mouvement nous touche aussi. S'ils doivent disparaître, tant pis. Les œuvres vraiment importantes subsisteront.»
Le temps élimine, chaque époque produit l'art qui lui est propre. Mais en retour, l'art instille le changement dans le monde qui l'entoure. «A long terme, il exerce une influence certaine. Difficile de dire comment, mais j'en suis convaincu.» Si cette dialectique-là n'existait pas, Helnwein arrêterait demain de peindre et de photographier. Père de quatre enfants, fasciné par l'instinct des gosses, comment ne croirait-il pas en l'avenir?




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