Helvetia
25. September 1992
Le Matin
Lausanne
Vincent Donzé
Jeanmaire au théâtre
La vérité toute nue
Il ne peut pas se retourner dans sa tombe: ses cendres ont été dispersées. Mais la mémoire de Jean-Louis Jeanmaire est-elle salie par une affiche montrant l'ancien brigadier dans le plus simple appareil? Justement: l'appareil étatique l'a mis à nu bien avant l'artiste autrichien. Lequel de ces deux déshabillages aura-t-il déshonoré «l'espion du siècle» dénoncé par l'ancien conseiller fédéral Kurt Furgler?
Cette question mérite d'être posée et l'artiste Gottfried Helnwein a su jouer au fou du roi, sans parti politique. Choquées, les polices bernoises ont voulu museler l'artiste, de connivence avec la Société générale d'affichage, récent censeur d'un mouvement autonomiste jurassien. Qu'importe: le refus de coller le brigadier dénudé rate l'objectif: cette interdiction garantit la publicité de l'affiche, promue à un beau succès. Verra-t-on des militaires se la passer sous la capote?
Deux attributs motivent la censure: la casquette et la virilité de l'ancien brigadier: «Eh bien! Posons la première sur la seconde...», plaisante le fils du matricule 510.10.187. Or, si Jean-Marc Jeanmaire applaudit la tenue donnée à son père défunt, qui ose baisser les yeux à sa place?
Auteurs et acteurs de «Jeanmaire. Une pièce suisse» se distancent de la politique et de la justice. Mais leur démarche plaît au fils de l'espion du siècle, prêt à déshabiller son père pour obtenir la vérité toute nue. Pour l'écrivain John le Carré, le procès de Jean-Louis Jeanmaire «était de Kafka et pire encore». Mais en interdisant une affiche, les censeurs sont en train d'écrire une pièce de boulevard.




nach oben