Helvetia
13. August 2016
L'Hebdo
Suisse
Virginie Nussbaum
La-libert-au-pied-du-mur
La liberté au pied du mur
Exposition. Quarante morceaux du mur de Berlin transformés par des peintres et sculpteurs du monde entier: la Fondation Pierre Arnaud à Lens, en Valais, accueille l’exposition «Artistes pour la liberté». Des pans d’histoire qui nous rappellent que de nombreux murs subsistent encore.
ART Gottfried Helnwein, «Sans titre», Cet Autrichien s’est fait connaître dans les années 1970 pour ses images hyperréalistes d’enfants blessés.
1990, Collection Michael Guttman
Ici, des faucilles violemment plantées dans le béton brut. Là, une esquisse de femme dénudée, comme enchaînée à un geôlier invisible. Ailleurs, un panneau «Stop» scindé en deux, de grandes flèches blanches le traversant à l’infini. Symbole d’une liberté de mouvement enfin retrouvée.

On peut presque la deviner, cette liberté, placardée sur chacun des quarante panneaux de béton. Quarante vestiges du mur qui séparait, il y a vingt-sept ans, Berlin-Est de Berlin-Ouest, déchirant les familles et l’Europe en deux.

Récupérés, en 1989, au cœur d’une capitale désactivée par la guerre froide, qui allait regagner bientôt son rang, et alors que le mur est abattu dans l’euphorie générale à compter du 9 novembre, ces blocs de 1 m sur 1 m 20 sont confiés, comme des canevas, à des artistes de tous horizons. Les peintres et sculpteurs auront carte blanche pour habiller la pierre. Leurs œuvres, rassemblées en une large collection, ont depuis fait le tour du monde et prennent aujourd’hui leurs quartiers dans les locaux de la Fondation Pierre Arnaud, à Lens, en Valais.
Aucun pan de mur ne se ressemble. Les sillons rouges sauvagement tracés par l’Américain Sol LeWitt cohabitent avec la céramique candide de Joan Gardy Artigas ou les célèbres bonshommes aux lèvres pulpeuses de Thierry Noir. Le visage triste et embrumé d’un enfant contraste avec l’ombre d’un soldat patrouillant sous les barbelés.

Tantôt criants, tantôt mélancoliques, ces témoignages forment un patchwork hétérogène mais profondément vivant, entre la joie et la révolte. Quant au grain inégal et aux angles fissurés de ces supports historiques, ils ne donnent que plus de force à leurs revendications.

«L’art n’est pas juste un jeu ou une illustration. Il est aussi fondamentalement politique», souligne Christophe Flubacher, membre du comité de la Fondation Pierre Arnaud. Un message de liberté et d’émancipation que l’on retrouve également dans une série de poèmes est-allemands présentés à l’entrée de l’exposition. «Il y a une certaine ambiguïté autour du mur: on l’a détruit, on a tenté de le réduire en poussière et, en même temps, veut-on vraiment gommer toute trace de son existence?»

Si les œuvres de la collection appartiennent désormais à l’histoire, leur propos se veut actuel: le mur de Berlin est tombé mais d’autres colosses de béton se dressent encore autour du globe, autant de remparts au terrorisme, aux trafics divers mais aussi aux flots humains. A la fin de la visite, une carte recense d’ailleurs les multiples murs érigés ou en construction: celui séparant les deux Corées, les Etats-Unis du Mexique, mais aussi l’Inde du Bangladesh ou les enclaves grecques du reste de la Turquie.

«Le mur est comme un phénix, qui enfante d’autres murs», commente Christophe Flubacher, fataliste. Une sorte de «monstre constructeur», donc, du nom de la création de l’artiste David Mach, qui voit une créature obscène à deux têtes porter un fragment du mur, au milieu des gravats.

De l’art qui dénonce mais qui vise aussi le grand public, tel était le souhait du comité de la fondation. Né il y a seulement trois ans et ayant connu des difficultés financières au printemps, le centre Pierre Arnaud souhaite se démarquer des autres musées de la région en proposant des expositions plus modernes, aux thématiques fédératrices. «C’est vrai, cette exposition a un côté sexy. Le mur de Berlin est un sujet porteur, tout le monde connaît son histoire. C’est un catalyseur, en ce qu’il fait ressurgir des souvenirs forts chez les aînés tout en intéressant les plus jeunes. Sans compter que notre centre, fait de béton, de pierre et de verre, est un lieu parfait pour l’art contemporain.»

L’exposition, organisée en collaboration avec Les Rencontres de Crans-Montana, fondation visant à intégrer la culture dans l’expérience touristique de la station, sera également accompagnée de conférences sur la liberté, face au terrorisme et à l’internet notamment.

«Artistes pour la liberté». Lens, Fondation Pierre Arnaud. Jusqu’au 2 octobre 2016.
www.fondationpierrearnaud.ch




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